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Montréal - Expo - Atlantico

Une exposition de luxe à Montréal

  |   Amérique du nord, Atlantico Grand Large, Canada

 

L’art est un luxe. C’est ce que prouve l’exposition que le Musée des Beaux-Arts de Montréal consacre actuellement au joailler russe Pierre-Karl Fabergé.

 

Article publié sur Atlantico.fr le 6 septembre 2014

 

Pour résumer : à Montréal, le quartier du Plateau regorge de bons restaurants. Et « Downtwon », le centre, concentre l’art sous toutes ses formes. Sept stations de métro séparent les deux zones, soit quinze minutes de trajet. Mode de transport à éviter tant que la météo, exceptionnellement favorable en été, le permet. On marche donc jusqu’au Musée des Beaux-Arts, que dirige actuellement une Française. Surprenant dans cette partie a priori anglophone de la ville. Et elle n’est pas la seule : avant elle, Guy Cogeval, aujourd’hui Président du Musée d’Orsay, à Paris ; mais aussi et surtout Sylvain Cordier, le commissaire de « Fabergé : joailler des tsars », une exposition renversante d’émotion. On doit ce transport au scénographe Hubert le Gall (encore un Français !) qui a su souligner le luxe de la collection présentée dans une mise en scène d’une grande sobriété. Visite privée.

 

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Les escaliers de l’aile moderne mènent à une toile de l’artiste canadien Dorian FitzGerald. « Cette toile constitue une bonne introduction. Les réflexions de l’artiste portent généralement sur l’industrie du luxe. Et le relief de ce tableau-ci évoque la technique du cloisonné, si chère à Pierre-Karl Fabergé ». À droite, la chronologie de l’artisan joailler ; à gauche, 250 photos d’œufs précieux, dont quatre rythment le parcours à suivre. En Russie, les hommes mariés offraient un pendentif à leur épouse le matin de Pâques. Alexandre III inaugure la tradition des œufs, en 1885. Son successeur double la mise en en commandant, chaque année, un pour sa femme, Alexandra Fiodorovna, et un pour sa mère, Dagmar de Danemark, dont il admirait le travail caritatif. Un film de la BBC s’entend projeter dans le prolongement des marches enfin gravies. À réserver pour la fin.

 

 

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La première salle souligne d’emblée la relation entre religion et pouvoir, en Russie. Face à un étalage de pendentifs montés sur des ovoïdes en or – clin d’œil aux maillons forts de l’exposition – se profile une série d’icônes, pour la plupart encadrées par Fabergé lui-même. Leur éclat est tel qu’elles feraient presque de l’ombre à l’œuf trônant au beau milieu de la pièce, un ovale surmonté d’un pélican rose. C’est le plus petit de la collection, le seul dont le socle soit pourtant authentique. Le volatile symbolise la piété filiale d’Alexandre II et, plus généralement, la Passion du Christ.

 

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De l’ocre le décor passe au noir et blanc. « Chaque œuf impose une atmosphère différente », continue Sylvain Cordier. « Cette salle sert de contextualisation ». Le regard y croise des noms inconnus. Dans les vitrines cohabitent des œuvres des contemporains de Fabergé, rivaux, associés et épigones confondus. Tiraillée entre l’Occident et l’Orient, la Russie cherchait alors à définir une esthétique bien à elle. D’où une extrême variété de motifs. On ne peut s’empêcher de remarquer un vase d’apparence chinoise : ses anses prennent la forme de dragons multicolores. Une autre jarre ressemble, par sa géométrie, à un temple mauresque. La silhouette d’Ivan le Terrible, Catherine II, Nicolas II et Pierre le Grand s’étirent sur les murs immaculés. La confrontation de ces grandes figures politiques contribue à légender l’œuf central, œuf dit « Pierre le Grand ». D’un côté figure une maison en rondins ; de l’autre, le Palais d’hiver, résidence royale. L’association des deux renvoie indirectement à une citation de Catherine II, fière d’avoir transformé une cité de bois, Saint-Pétersbourg, en une ville de pierre. L’originalité de cette section tient enfin à sa bande-son. Rares sont les expositions accompagnées de musique, il est vrai. Heureusement, on n’est pas au bout de ses surprises !

 

 

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L’étape suivante reproduit l’atmosphère des boutiques qu’ouvre Fabergé au début du XXe siècle. À droite de l’entrée, une photographie permet de comparer le travail d’Hubert le Gall avec la réalité de l’époque. L’éclairage est assuré par une poignée de lampes en cuivre. Les vitrines à bijoux ont été déposées sur des tables aux contours ondulés. Les artisans joaillers s’appuyaient sur les parties pleines et suspendaient au creux accueillant leur tronc un sac en cuir où recueillir la poudre d’or produite par leur dur labeur. À gauche, une série de cadres agressent la vue. « Les couleurs sont beaucoup trop criardes pour être signées Fabergé. Cartier débauchait même ses employés afin d’émuler la palette de ce dernier », explique le commissaire d’exposition. Ces « Faux-bergés », ainsi qu’on les appelle dans le milieu de l’orfèvrerie, au-delà de leur fonction de faire-valoir, apportent une touche d’humour qui s’avère la bienvenue une fois que l’on pénètre la dernière salle.

 

 

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L’exposition se conclue sur le destin tragique des Romanov, persécutés à l’aube de la révolution de 1917. La pièce a été agencée de manière à ce que le visiteur ait l’impression d’être dans l’appartement de la famille impériale, partagée entre le désir de contempler sa collection d’objets personnels et le besoin de jeter un œil sur l’agitation des rues. Les ouvertures projetant des images d’archives jouent justement ce rôle de fenêtres vers l’extérieur. La dramatisation atteint son apogée dans les éclats de verre géants qui tapissent les murs. Un signe avant-coureur de rupture. À la même époque, Fabergé doit revoir son budget à la baisse. De là la sobriété qu’arbore le dernier œuf exposé, un hommage émouvant que rend Nicolas II à sa mère, Présidente de la Croix Rouge durant la Première Guerre Mondiale. Ébloui par tant de trésors, on a le choix entre parcourir les salles d’expositions permanentes, ou partir à la découverte de Montréal. Quelle richesse dans les deux cas !