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Visite privée de la Robie House

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Qui a dit que le South Side n’était pas fréquentable ? C’est là, dans le quartier huppé (quoique cerné par la pauvreté, il est vrai) de Hyde Park, que trône l’Université de Chicago, la Rockefeller Memorial Chapel, ainsi qu’un joyau architectural qu’il nous a été donné de visiter dans la plus haute intimité, c’est-à-dire seul à seul avec une médiatrice aussi passionnante que passionnée. Il s’agit de la Frederick C. Robie House qui vient d’entrer au patrimoine mondial de l’UNESCO. Elle est l’œuvre de Franck Lloyd Wright dont le nom est indissociable de la ville des vents. Suivez le guide !

La visite commence en trombe(s), littéralement, à l’abri d’une pluie estivale torrentielle. L’accent est immédiatement mis sur l’épouse du commanditaire de ce monument historique, Laura Robie. C’est elle qui aurait insisté auprès de son mari Frederick pour que Wright, réputé indomptable, dessine les plans de leur future maison. Son audace, qui s’étend au-delà de ce projet, se mesure d’autant mieux à l’aube du XXème siècle. Rares étaient les femmes alors dotées d’un diplôme universitaire, sans parler d’un permis de conduire. Or Mrs. Robie était le chauffeur officiel de ses deux enfants Frederick Jr. et Lorraine. À ce propos, la façade de la maison consiste en trois portes de garage juxtaposées. Un détail qui atteste la fortune de ses propriétaires. Les automobilistes se comptaient sur les doigts de la main, ou presque, à la fin du XIXème siècle.

La commande du bâtiment date de 1908. Les Robie y emménagent deux ans plus tard, au terme d’intenses discussions, pour ne pas dire négociations, avec Franck Lloyd Wright, qui obtient par exemple de déborder légèrement sur le trottoir au grand dam de ses employés qui craignaient de s’attirer, par laxisme, les foudres du voisinage. L’excroissance en question évoque d’ailleurs la proue d’un bateau. De même, le toit, recourbé par endroits vers le ciel, épouse la forme des pagodes japonaises, le pays du Soleil-Levant étant une source d’inspiration avérée dans le travail de Wright.

Un dernier point reste à établir avant de découvrir l’intérieur de cette construction qualifiée par certains critiques de « futuriste ». Celle-ci marque la fin d’une série perpétuée selon les codes de la Prairie School mouvement architectural caractérisé par une profonde horizontalité, elle-même inspirée par les grandes plaines dégagées du Midwest des États-Unis. C’est le seul style considéré 100% américain en ce temps. Wright, qui s’est mis ensuite à travailler l’acier, n’aimait ni les placards, ni les sous-sols. Ses structures se devaient de mimer le mouvement de la nature, pousser presque aussi librement que des herbes folles au beau milieu d’un champ aéré.

Bienvenue à l’intérieur, enfin ! Prière de s’essuyer les pieds car la restauration de la Robie House vient tout juste de s’achever. Nul porte manteau à l’horizon. Le dressing qui se profile, à gauche, à travers un grillage de poutres épaisses, confirme le précepte antérieur : moins il y a de rangements, mieux c’est. Interdiction pour les propriétaires d’orner leur chez soi d’œuvres d’art. La décoration intérieure revient intégralement à Wright. Les contributions artistiques de ce grand minimaliste se lisent dans quelques fenêtres et lampes. Les vitraux qui coiffent l’entrée de la boutique présentent une palette exceptionnellement variée, laquelle se fond parfaitement dans la végétation plantée au même endroit. L’applique d’où jaillissent des ombres géométriques dans l’antichambre du premier étage est l’un des rares vestiges du site à avoir résisté au passage du temps et, par conséquent, de différents locataires.

Les Robie ne vécurent qu’un an dans la maison de leurs rêves. L’histoire tragique de cette famille de « carte postale » nous est relatée dans la chambre d’amis du rez-de-chaussée, investie dès le début par la grand-mère du maître des lieux, qui avait également promis à son père d’éponger ses dettes après sa mort. Accès de piété qui coûta à ce fils dévoué – bientôt ruiné et divorcé – tout ce qu’il avait de plus cher. « Il est mort dans la solitude et la disgrâce. » Place à un autre couple, tout aussi malchanceux. Hantée par la mort subite de son époux, Mrs. Taylor déménagea elle aussi au au bout d’un an, entamer son deuil dans de meilleures conditions. Derniers particuliers à racheter le terrain, les Wilbert vécurent quatorze ans entre les murs savamment imaginés par Wright. Ceux-ci appartiennent aujourd’hui à l’Université de Chicago, mais demeurent intouchables. Les travaux de restauration initiés par le Frank Lloyd Wright Preservation Trust en 2002, ont pris fin en avril. C’est donc un écrin comme neuf que nous vous incitons ici à visiter.

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